FlorenceBergeaudBlackler

Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue chargée de recherche au CNRS, et auteure du livre "Le marché halal ou l’invention d’une tradition", est de plus en plus invitée sur les plateaux télé. Elle y répète que la tradition halal serait une "invention" récente des fondamentalistes, datée selon elle des années 1979-1980 (qu'elle associe à la révolution iranienne et à l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeiny).

Florence Bergeaud-Blackler affirme notamment (voir extrait d'une interview dans Le Point ci-dessous) que le Coran et la Sunna "ne parlent pas" du halal, et que "ce n'est pas une série d'instructions religieuses"...

 

FlorenceBergeaudBlackler-LeCoranNeParlePasDuHalal

   (Source)

 C'est bien sûr complètement faux. 

D'abord le halal est bien mentionné dans le Coran, à plusieurs reprises:

« De ce qui existe sur Terre, mangez le licite (halal-an) et le pur » (Sourate 2, verset 168)

« Et mangez de ce qu’Allah vous a attribué de licite (halal-an) et de bon » (Sourate 5, verset 88).

Les instructions religieuses sur ce qui est halal (licite) et ne l'est pas, notamment en matière d'abattage, sont également mentionnées dans le Coran:

« Les animaux morts, le sang, la chair du porc, tout ce qui a été tué sous l'invocation d'un autre nom que celui de Dieu, les animaux suffoqués, assommés, tués par quelque chute ou d'un coup de corne ; ceux qui ont été entamés par une bête féroce, à moins que vous ne les ayez purifiés par une saignée ; ce qui a été immolé aux autels des idoles ; tout cela vous est défendu.  » 

(Sourate 5 Al-Maidah, verset 3).

Mais Florence Bergeaud-Blackler veut nous vendre l'idée que le développement et l'essor du marché halal serait dûs essentiellement à des acteurs "fondamentalistes" associés au néolibéralisme. Elle conclut son livre en décrivant le marché halal comme un "djihad économique" et une menace pour les démocraties...

Lorsqu'on jette un oeil à la page facebook de Florence Bergeaud-Blackler et à ses articles, on sent clairement un biais islamophobe (pour ne pas dire une obsession): elle critique pêle-même le hijab Decathlon, le mot "islamophobie", le burkini, la mode islamique, le Toblerone halal... Ses interviews sont d'ailleurs relayées autant par les leaders du Printemps Républicain que par des sites d'extrême-droite comme Fdesouche. Et ses propos sur twitter sont plus dignes d'un troll que d'une chercheuse.

  

L'omission de Florence Bergeaud-Blackler

Dans ses interventions dans les médias, un facteur majeur de l'essor du marché du halal n'est jamais mentionné par Florence Bergeaud-Blackler: c'est la hausse du niveau d'alphabétisation des musulmans, la hausse de leur niveau d'études et de connaissances.  

Florence Bergeaud-Blackler note que les musulmans qui ont immigré en France dans les années 60 ou 70 n'achetaient pas de viande ou de produits halal. C'est vrai, mais la raison en est simple: outre le fait que les boucheries ou épiceries halal étaient alors quasiment inexistantes en France, beaucoup de ces immigrés de première génération ne savaient pas lire, ou très peu, ils avaient donc peu accès aux sources et textes islamiques (il y avait très peu de mosquées en France à l'époque, et bien sûr pas d'internet). 

En outre à cette époque, les consommateurs étaient beaucoup moins informés sur le contenu des aliments qu'ils achetaient à l'épicerie ou au supermarché. Beaucoup de consommateurs (musulmans ou non) ne savaient pas que de nombreux aliments contiennent par exemple de la gélatine, souvent porcine. Si les musulmans de l'époque l'avaient su, ils auraient probablement refusé d'acheter ces aliments. Les jeunes musulmans ne sont pas plus fondamentalistes que leurs ainés... ils sont juste mieux informés.

C'est la même chose qu'on observe avec de nombreuses autres pratiques musulmanes. Il y a un siècle, la plupart des musulmans qui allaient faire le pèlerinage étaient analphabètes, étaient très mal informés sur les pratiques qu'ils devaient suivre durant ces quelques jours. Alors que de nos jours, la plupart des musulmans qui vont au pèlerinage ont lu et relu ce qu'ils devaient faire, relisent même en cours de Hajj leurs guides détaillant chaque étape qu'ils doivent suivre pour être conforme au Coran et à la Sunna.

Cette hausse de l'alphabétisation des musulmans est une révolution dont on a tendance à sous-estimer les effets... et c'est aussi l'une des erreurs que fait Florence Bergeaud-Blackler.

 

Pourquoi le marché halal connaît un tel essor

D'abord les musulmans connaissent mieux les sources islamiques, et en parallèle, comme consommateurs ils sont beaucoup mieux informés sur le contenu des aliments industriels, ayant facilement accès à la liste de tous les ingrédients. Il n'est donc pas étonnant que des firmes commercialisent toute une gamme de produits halal: car la plupart des musulmans savent aujourd'hui que de nombreux produits vendus en supermarché contiennent de l'alcool, de la présure, de la gélatine porcine ou animale non abattue rituellement...

De même, les musulmans immigrés des années 60-70 ignoraient pour la plupart ce qu'était l'électro-narcose, et les différentes méthodes d'abattage utilisées. Aujourd'hui les sites internet musulmans en parlent, des reportages montrent ce qui se passe dans les abattoirs, et donc les musulmans font beaucoup plus attention à ce qu'ils mangent, aux conditions d'élevage et d'abattage de l'animal.

Ces connaissances nouvelles (et non une volonté de "djihad économique") ont créé le besoin d'avoir des produits dont ont été retirés tous les éléments considérés "haram" (illicites), et d'avoir une meilleure connaissance et traçabilité de ce que nous mangeons (rappelons que le halal n'est pas seulement une méthode d'abattage, cela concerne aussi les conditions d'élevage et de traitement des animaux). 

 

Les français, des "Gens du Livre"?

Florence Bergeaud-Blackler affirme également que les musulmans des générations précédentes considéraient que la viande vendue en France était permise car c'était un pays majoritairement catholique, et qu'un verset autorise les musulmans à consommer la nourriture des "Gens du Livre" (juifs et chrétiens). Ce verset existe, mais le problème est de définir le concept de "Gens du Livre"...

En France, pays laïc, où les "sans religion" sont majoritaires (50 à 60% de la population d'après les plus récentes études, voir par exemple ici), la France peut-elle vraiment être considérée comme un pays des "Gens du Livre"?

Beaucoup de musulmans pensent que non, ou que c'est incertain... En outre, la viande que l'on trouve en supermarché peut venir de pays étrangers, qui ne sont pas forcément des "Gens du Livre". On peut donc comprendre que, dans le doute, beaucoup de musulmans préfèrent manger de la nourriture certifiée halal. 

 

En conclusion

Florence Bergeaud-Blackler utilise une stratégie devenue habituelle pour tenter de diaboliser toute pratique musulmane (que ce soit la prière, le ramadan, le hijab ou le fait de consommer halal...). Même si ces pratiques figurent très clairement dans les sources islamiques (Coran et Sunna), on tente de les diaboliser en en faisant une invention des "fondamentalistes", des "frèristes", des "salafistes", des "islamistes" (ou autres mots en "istes" qui font peur). Dépeint comme un complot des "islamistes", le halal deviendrait donc une menace pour la démocratie, et un "djihad économique".

En utilisant ce mot djihad, Florence Bergeaud-Blackler sait très bien que le lecteur occidental lambda va immédiatement penser "terrorisme"... et c'est le but: diaboliser à l'extrême cette pratique partagée par un très grand nombre musulmans qui n'ont pourtant aucun lien avec le terrorisme.